L'anguille,
comme le rouget ou la rascasse, est un poisson de roche. On dit ainsi
qu'il y a anguille sous roche. A l'origine pourtant, c'était un animal
des sables sous-marins. La forme serpentaire, que nous lui connaissons
aujourd'hui, n'était pas la sienne aux temps jadis.
L'anguille
avait en effet une forme cubique, et reposait nonchalamment sur les fonds
sableux où elle se nourrissait de vermiculés. Elle n'avait pas de
prédateur, à cause de sa forme déroutante et infiniment difficile à
avaler par un poisson normal. On la dénommait à l'époque :
"angulée", terme qui contenait une connotation péjorative qui
s'est perpétuée à travers les âges. Actuellement encore, il est peu
agréable de se faire traiter d'angulée.
Puis
un jour, les pêcheurs trouvèrent fort pratique d'utiliser l'anguille
pour divers usages : De sa peau séchée et gonflée, on faisait des
flotteurs pour les filets, on l'offrait aux enfants comme jeu de
construction, et même les ménagères s'en servaient pour confectionner
du bouillon cube.
L'anguille
dû donc apprendre à se dissimuler habilement, pour ne pas finir dans
l'une de ces pratiques domestiques. Elle s'entraîna donc à se glisser
rapidement sous les roches. Cette nouvelle vie n'allait pas sans
inconvénient, à cause justement de la forme de pavé de l'animal.
Une
mutation s'opéra donc à travers les âges, pour aboutir à l'espèce
filiforme qui fait notre régal. Parfaitement adaptée à ces nouvelles
conditions, l'anguille ne sort pratiquement jamais d'en dessous le rocher
où elle mène une existence nonchalante, ne remuant quasiment jamais,
tant elle est alanguie, l'anguille qui a égalisé ses angles aigus.
L'industrie
agroalimentaire par contre, ne se réjouit pas de cette mutation. En
effet, la pratique de cette profession est de mettre les poissons en forme
de cube, et de les congeler. L'anguille est désormais le poisson le plus
difficile à traiter, et les industriels du mauvais goût regrettent le
temps où l'anguille était cubique. On fait toutefois de beaux
préservatifs avec sa peau.