Du coup, les
huîtres se sont organisées et ont appris à se défendre, leurs bords
sont devenus aussi tortueux et coupants que la lame d'un mixer, ce qui
obligea l'homme à se munir d'engins de plus en plus perfectionnés,
lancettes, tenailles et autres carcans. Ce fut une véritable course à
l'armement, et plus d'un brave y laissa quelques tendons...
Puis un beau
jour enfin, une Directive européenne vint fort à propos mettre fin aux
pratiques cruelles sur les animaux. Il est désormais interdit sur le sol,
dans les caves et les ascenseurs des pays de l'Union d'élever des veaux
sous la mère ou sous la mer, de gaver les oies, canards et cormorans, de
mettre les crabes vivants dans l'eau bouillante, de faire boire de l’eau
aux bretons et d'ouvrir en force les coquillages vivants.
On a donc
récemment dû faire d'énormes progrès technologiques sur les huîtres.
Le couteau ne sert plus qu'à enlever la couche de plastique qui enveloppe
à présent chaque coquillage, pré-ouvert en Chine (pour des raisons de
coûts compréhensibles), emballé sous vide dans sa coquille et
ré-exporté aux quatre coins du monde.
Opportunistes
et malins comme des bretons, les ostréiculteurs on saisi cette
opportunité pour réaliser d'énormes progrès de diversification de
saveurs : on peut désormais choisir son parfum, nature, citron,
échalote, mayonnaise, cola ou fraise de Plougastel, hors-sol comme il se
doit.
L’œil y
trouve aussi son compte, et cet été sur les plateaux de fruits de mer,
tout le monde réclamera l'huître bleue au curaçao, au parfum de soleil
et d'orangeraie qui donne la délicieuse impression de manger des
coquillages dans la douceur d'une oasis saharienne du désert de gobie.
Grand
progrès diététique également pour les personnes soumises à un régime
sans sel, elles peuvent désormais trouver dans la gamme des huîtres
trempées 48 heures dans une eau douce fréquemment renouvelée, avant
d'être recoquillées. Et pour ceux qui n'apprécient pas les huîtres, on
peut mettre tout autre chose dans la coquille : finie la honte de se
singulariser à une table d'amateurs, on a enfin l'impression rassurante
d'être comme tout le monde.
Au delà de
ces avancées sur les goûts et les couleurs, on trouve également de
très jolies innovations qui ont permis aux éleveurs d'étoffer leur
offre-produits :
- l'huître
farce, dans laquelle on va trouver du surimi ou de la poudre à éternuer,
- l'huître
cadeau, avec une perle ou un bon d'achat à l'intérieur,
- l'huître
atelier, dans laquelle on trouve un petit tube de colle qui va permettre
de coller sous la coquille du dessous la coquille du dessus, réalisant
ainsi un cendrier en matière naturelle terriblement hype,
- l'huître
gobelet, contenant du vin blanc ou de l'eau minérale, présentée en
même temps qu'une huître contenant encore son animal,
- l'huître
vide, un produit de niche destiné aux enfants pour leur éviter d'aller
ramasser des coquillages sur les plages pleines de mazout et de tessons de
verre,
- l'huître
loto, contenant un numéro à placer sur un carton qui sert en même temps
d'assiette,
- sans
oublier l'huître musicale, qui à l'instar d'une carte d'anniversaire, se
met à jouer la mer le long des golfes clairs lorsqu'on l'entrebâille.