L'ancêtre
préhistorique du canard est le canardosaure. Il vivait dans les
marécages, où il s'ébattait heureux en compagnie des héronosaures,
des perdreausaures, des pouldeausaures et des coquindesaures.
Le
chasseur primitif n'avait donc qu'à s'approcher doucement, habilement
dissimulé par les nénupharosaures, et à décocher sa flèche ou sa
sagaie dans le tas pour atteindre un gibier. La densité des troupeaux
ne permettait pas toujours de savoir à l'avance quel animal serait
abattu, et on prit l'habitude de dire que l'on "tirait au
saure", expression qui reste toujours d'actualité quand il s'agit
de frapper au hasard.
Ensuite,
le canard ayant fait sa mutation, jusqu'à l'aspect débonnaire que nous
lui connaissons aujourd'hui, l'habitude de le chasser s'est conservée,
à un point que le verbe "canarder" est devenu un symbole de
"tirer sur tout ce qui bouge". Le canard devait donc
rapidement disparaître de la surface du monde, sans la crétinerie
congénitale des chasseurs du Dimanche qui a bien limité les dégâts.
D'abord,
ils utilisent des pièges grossiers. Malhabilement dissimulés dans des
guérites branlantes, ils font flotter des canards en bois, et soufflent
dans des appeaux, censés reproduire le cri rauque de la cane en rut.
C'est pitoyable, on dirait des fêtards de bas étage en goguette au
Crazy Horse. L'expression "faire un canard", en musique, date
de ces appeaux.
Comme
il fait froid dans les affûts, ils picolent et les goulots succèdent
aux appeaux entre leurs lèvres violettes. Ils sont souvent habillés de
tenues camouflées ramenées du régiment où ils ont appris à
canarder, ou achetées aux puces. Ils ont des chiens grognons et
poitrinaires, à force de vouloir leur apprendre à nager dans l'eau
trouble et glacée des étangs.
Les
seuls canards qui se laissent prendre à cet arsenal grotesque et
désuet sont des animaux malades ou dépressifs auxquels la vie paraît
bien amère. Ou alors de vilains petits canards, desquels on se moque
tout le temps.